Ecotourisme, tourisme équitable ou indigène… le concept pourrait, demain changer notre manière de voyager comme le commerce équitable transforme doucement notre façon de consommer.
Le principe: l’accueil est assuré par les communautés indigènes elles-mêmes, dans le respect de leur environnement et la garantie économique de leur survie.
Sylvie Blangy, enseignante et chercheuse à Montpellier, est la spécialiste européenne de la question. Elle publie aujourd’hui un guide qui recense 180 propositions de séjours équitables, le premier du genre. Pour un voyage inédit au fil des cinq continents, au cœur des rituels sacrés des Malgaches, sur la piste des tigres d’Inde, avec les éleveurs de rennes de Laponie, au cœur de la communauté massaï du Kenya…
Avancer dans l’ombre de son guide en pleine savane alors qu’à quelques pas de là, un lion rugit sur sa proie. Pêcher le saumon, marquer les rennes avec l’ami lapon Per Nils, puis regagner sa kota, la hutte ronde de là-bas. L’aventure ne figure pas au programme des tour operators. Ce n’est pas plus "le bon plan" abandonné à regret par un ami avec consigne de ne pas l’ébruiter. C’est une des 180 propositions de séjours équitables et solidaires du Guide des destinations indigènes, le premier du genre, paru hier chez Indigène. L’éditeur est montpelliérain. L’auteur, Sylvie Blangy, aussi, pionnière, «papesse», disent ses amis, de l’écotourisme. Le pendant du commerce équitable version voyage.
Le principe: «Une forme de voyage responsable, dans des espaces naturels, qui contribue à la protection de l’environnement et au bien- être des populations locales», définit très officiellement la société internationale d’écotourisme. Le concept, déjà ancien, arrive dans les magazines branchés. Bientôt une mode, déjà une tendance.
«Ça bourgeonne», constate Sylvie Blangy, qui prend pour exemple l’engouement suscité par l’écotourisme chez les étudiants, à Montpellier à la fac de lettres et de sciences où elle en a introduit l’enseignement, mais aussi à l’Agro, Sup de Co, jusqu’à l’IUT de Perpignan. A Paris, des élèves de Centrale, des Arts et métiers, «veulent désormais suivre des stages en écotourisme». «Ils y trouvent des valeurs qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Ils se sentent plus utiles, mieux valorisés, rencontrent une éthique, plus d’humanité. Ils mangent bio, achètent commerce équitable, pensent qu’on est trop nombreux sur la planète, qu’on consomme trop, qu’on a des devoirs envers les populations du Sud. Ils m’interpellent, je me régale.»
Presque un aboutissement après des années d’incertitude. Titulaire d’une maîtrise d’économie rurale à la fac de sciences éco de Montpellier, Sylvie Blangy a longtemps «fait de l’écotourisme sans le savoir». Consultante, animatrice, chargée de mission pour telle ou telle collectivité, elle met au point des projets de valorisation du patrimoine en lien avec le monde rural, "Pays cathare" dans l’Aude, les "Chemins de la soie" dans les Cévennes… Deux années sabbatiques aux Etats-Unis à New York, où elle collabore avec le Museum d’histoire naturelle, puis en Floride au début des années 90, l’ouvrent sur un autre monde. «Les premières initiatives, au Costa Rica, en Equateur, au Venezuela, commençaient à se faire connaître. On avait encore du mal à se mettre d’accord sur une définition, mais des colloques étaient organisés, à Caracas, San José, les gens venaient témoigner. Très souvent, il y avait à l’origine un conflit sur l’exploitation pétrolière des ressources d’un territoire. La démarche était celle là: "On s’ouvre au tourisme, on est prêt à vous accueillir dans notre communauté, mais vous devez servir de relais"».
Le retour à Montpellier, en 1992, sera difficile. «Je suis arrivée avec beaucoup d’enthousiasme, ça a été le choc». Rien n’a bougé. Le ministère de l’Environnement, celui du tourisme, les Affaires étrangères, puis l’ONU, la Commission européenne font néanmoins appel à son expertise. Cinquante pays et quarante missions plus tard, Sylvie Blangy persiste. En janvier, elle était en Guyane, pour travailler sur un projet d’écotourisme en lien avec le centre spatial de Kourou. En juin, elle part pour trois ans à Ottawa, auprès des nations premières du Canada.
L’écotourisme influence désormais les voyagistes qui proposent une charte éthique à la manière d’Atalante, Allibert, Terre d’Aventure… Les ONG s’emparent du sujet. «Il y avait trois initiatives de tourisme équitable en 1992, il y en a aujourd’hui plus de 400», constate Sylvie Blangy, qui s’oppose à une vision étriquée du concept. «Equitable, solidaire, responsable… Les Français coupent les cheveux en quatre. Ici, les médias accrochent sur la dimension humanitaire.»
Et les voyageurs? «Dans l’écotourisme, il y a une diversité que le tourisme conventionnel ne pourra jamais offrir.» Pour un prix «raisonnable», le séjour le plus cher, douze jours chez les Lapons, avoisine néanmoins 2700 €. Pour Sylvie Blangy, le marché est équitable: «Sur place, les communautés ont besoin de se faire connaître et reconnaître. C’est extrêmement valorisant. Il faut arrêter de les infantiliser, ou de faire du misérabilisme.»
L’écriture du guide a représenté un travail «colossal». «Je ne suis pas sortie de chez moi depuis le mois de mai, je viens de prendre mon premier week-end à l’Aigoual». Dans une maison familiale, avec veillée au coin du feu et toute l’histoire locale déroulée dans la soirée. De l’écotourisme? «On y est en plein. Il suffit de mettre les mots sur le papier».
Sophie GUIRAUD
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